Chronique de Junhac

Contes et légendes

Le rocher (ou Mur) du Diable

Carte postale - Editions Germain Malroux - Aurillac. Fonds BC-Musée du Veinazès

En 1844, l'abbé Georges Muratet, dans son ouvrage consacré à Montsalvy, considère  "qu'il y a des motifs très puissants de penser que le Mur-du-Diable a été transporté d'un autre endroit au lieu où il est, par la force des eaux du déluge arrivé du temps de Noé, 2348 ans avant l'ère chrétienne, ou que se trouvant là où il est, il a été découvert en cette époque, par la force de ces mêmes eaux."

Carte postale - Fonds BC-Musée du Veinazès

En 1909, l'abbé Figeac raconte la légende avec beaucoup plus de détails

« Si le voyageur de Labesserette à Montsalvy est un touriste, il s’arrêtera au village de Peyre, près de Junhac, et il visitera une des curiosités les plus remarquables de notre Auvergne, un mur cyclopéen. C’est un alignement presque symétrique de blocs énormes de basalte, posés les uns sur les autres, s’élevant à plusieurs mètres. La nature de cette coulée se retrouve encore à 4 ou 5 kilomètres de distance, mais dans de moindres proportions, non loin des châteaux de Polvrières et de Cours, sur la paroisse de La Chourlie et leur réunion à Peyre a paru si prodigieuse que les gens du pays l’appellent le Mur du diable. Si vous leur demandez d’où vient ce nom, ils vous répondront qu’ils ne savent rien, sinon que leurs pères leur ont dit que c’était l’ouvrage de Satan.

Grâces à Dieu ! Nous sommes ici dans une de ces contrées […] où se conservent la foi naïve des ancêtres et la poésie des vieux souvenirs. On vous y contera maintes anciennes légendes se rattachant au nom du Mur du Diable. [En voici une] :

Si Gausbert avait fondé le couvent de Saint-Projet [de Cassaniouze] sur les bords du Lot et après l’avoir peuplé de prieurs et fervents cénobites, il demandait à Dieu de nouveaux champs à défricher, c’est qu’à cette âme ardente, les méditations et le calme du cloître ne suffisaient plus ; il lui fallait des œuvres extérieures de la charité. La Providence va bientôt lui confier une nature désolée, un désert aride, inculte, devenu depuis quelque temps la retraite des brigands, le repaire des bêtes féroces. C’était Montsalvy, nommé alors, à juste titre, « la montagne des voleurs », [...] une affreuse solitude, couverte de ronces et d’épines. C’était de plus un passage dangereux et redouté des voyageurs, pour la sûreté desquels, peut-être Saint-Géraud et quelques-uns des premiers abbés d’Aurillac avaient la citadelle de Mandulphe. N’importe, Gausbert est habitué à lutter avec les difficultés, plein de confiance dans la protection du ciel, il se dirige vers Montsalvy, suivi de Pierre d’Albi et de Bertrand de Rodez, tous deux prêtres et religieux comme lui ; s’étant adressé au vicomte de Carlat, Béranger II, seigneur du pays, il en obtint quelques concessions de terres et sur l’un des monts les plus célèbres par les crimes qui s’y était commis, s’élèvent insensiblement une église, une communauté et un hospice pour les voyageurs.

Ainsi, fut abandonné pour la première fois le monastère de Saint-Projet. Appelés par leur abbé, les moines qui l’habitaient vinrent desservir l’hospice et occuper les cellules voisines, sur le « Mont du Salut ». Néanmoins, l’illustre fondateur ne perdit pas de vue son ancienne maison et il remplaça par une communauté de femmes les religieux de Saint-Projet.

Carte postale. Fonds BC-Musée du Veinazès

Or, tant de brillants succès attirèrent l’attention jalouse du prince des ténèbres. Un jour que, monté sur un dragon, Lucifer inspectait le monde sublimaire [sic] pour juger par lui-même des progrès de ses conquêtes, il eut d’immenses déboires et s’en revint le cœur gros dans des états sombres.

- Nous perdons tous les jours, dit-il tristement à un de ses fidèles. Je viens de voir une nouvelle maison religieuse qui nous ruinera si nous n’y prenons garde ; on les nomme les Argentins. Fils ardents d’un père qui nous a enlevé bien des âmes, ils sont si humbles, si charitables, si chers aux peuples, si inabordables pour vous que si nous dormons, ces religieux ne nous laisseront pas un lieu où nous osions paraître. J’ai donc besoin de tenter ton habileté.

Pars pour l’Auvergne, arrête-toi sur le « Mont du Salut », travaille à empêcher les moines de conserver le couvent qu’ils y ont fondé. Va et fais en sorte de retenir dans notre domination les voleurs et les assassins sur lesquels nous avons acquis des droits qu’on ne peut nous enlever. L’ange infernal obéit avec joie et s’éloigna à l’instant.

Bien que nous n’ayons pas été témoins, nous pouvons cependant vous retracer le tableau des moyens qu’il employa pour remplir sa mission. Ses expédients, du reste, varient fort peu : comme toujours, il déploya du zèle, de la ruse ; on sait de quoi il est capable pour perdre les âmes et sa devise nous est connue : « Mal soit mon seul bien ! » Les pièges, les suggestions, les bruitations [sic] de toutes sortes sont autant d’armées terribles dont cherche à profiter l’implacable ennemi.

Pour ne pas succomber à l’attaque, il fallut sans doute que les Religieux redoublassent de vigilance, qu’ils recourussent plus fréquemment à la prière, aux jeûnes, aux austérités, aux cilices. Enfin, ils firent si bien que le fripon se lassa d’une guerre où il ne cessait d’avoir le dessous. Honteux et confus, il considérait la partie comme désespérée et ne songeait plus qu’à battre en retraite.

Toutefois, un jour qu’en proie aux plus cuisants chagrins et aux plus mortels ennuis, il se promenait dans ses bruyères, du côté de Peyre, notre Diable se frappe tout-à-coup les cornes : j’ai trouvé ! s’écria-t-il, comme autrefois Archimède.

A ce moment, une jeune bergère, très dévote à la Sainte Vierge, qui gardait son petit troupeau de brebis sur la colline voisine, affirma l’avoir vu montrer le poing à Montsalvy.

Ravi de sa découverte, il fait aussitôt entendre un sifflement si extraordinaire, si formidable, que tous les échos le répétèrent à plusieurs lieues à la ronde et que les montagnes et les vallées en tressaillirent d’épouvante. A cet appel qui lui était connu, sa femme, en d’autres termes, la diablesse – car nous rapporte la chronique – le Diable n’avait pas voulu vivre dans le célibat, arrive à la hâte, essoufflée, n’en pouvant plus de fatigue. Qui nous dira la distance qu’elle avait parcourue pour connaître les ordres de son mari ?

- C’est maintenant, lui dit-il avec son ricanement horrible, de me venger des moines du Mont du salut et je veux que la pénitence soit terrible, complète, à la hauteur de la haine que j’éprouve pour eux. Je les tiens cette fois et ils me paieront cher les défaites qu’ils m’ont fait subir.

- Quel est ton dessein ? demande la diablesse, curieuse comme toutes les femmes. Ne chante pas pourtant victoire, avant de l’avoir remportée ; tu sais trop que ce n’est pas chose facile d’avoir raison des serviteurs du maître du ciel.

- Mais aussi, ajoute-t-il, quel vaste, quel magnifique plan je viens de concevoir ? Tu vas en juger : je me propose de bâtir en ces lieux une ville, une autre Babylone pour servir d’asile aux brigands, aux assassins, aux voleurs, aux ivrognes, aux libres penseurs, aux rebelles de tous les pays. Avec de pareils voisins, le monastère deviendra inhabitable et je règnerai en souverain absolu. Sans plus différer, mettons-nous à l’œuvre : tu m’apporteras les matériaux et moi je serai l’architecte et le maçon.

Cette idée toute lumineuse qu’elle était, fut loin de convaincre l’incrédule confidente, mais disons à sa louange qu’elle ne fit plus d’objection et quoiqu’elle ne comptât nullement sur la réalisation de ce projet, elle se soumit à cette haute et puissante autorité que la moindre résistance aurait irritée et commença sa besogne de manœuvre. On la voyait empressée, transportant dans son tablier, dans sa bavette et jusque sur sa tête d’énormes pierres, qu’elle allait prendre, on ne sait où. Les travaux marchaient donc à vue d’œil et sans se servir de ciment, sans laisser entendre le bruit de son marteau, l’ouvrier mystérieux n’en faisait pas moins solidement le mur d’enceinte de sa future cité.

Un spectacle si inouï effraya les habitants du Veinazès ; ils avaient cru apercevoir des petites cornes au front du maçon, qu’il avait des griffes au lieu de mains, qu’il voltigeait plutôt qu’il ne montait à l’échelle.

- Aurions-nous le malheur d’avoir le Diable parmi nous ? se demandèrent-ils en tremblant ; voudrait-il bâtir une prison pour nous enfermer ?

La rapidité des constructions qui avançaient toujours ne leur permit plus d’en douter.

Frémissant à cette pensée de devenir les esclaves et les victimes du démon, ils s’humilièrent devant Dieu qui pardonne et le supplièrent de ne pas les abandonner dans cette cruelle extrémité. On fait des neuvaines à Saint Justin, des processions se déroulent sous la bannière de la Saint Vierge pour obtenir la cessation des maux qui les menaçaient.

On remarqua de plus, que la petite bergère se rendait fréquemment sur la montagne, à une chapelle dédiée à la mère du Sauveur des hommes. Sa prière, faite avec cette humilité et cette confiance qui multiplient les miracles, fut exaucée et Satan se vit forcé de renoncer à sa métropole.

En effet, que de merveilles s’opèrent tous les jours et dont on ne peut avoir le dernier mot, qui sont dues aux gémissements d’une bonne âme, aux élans d’un cœur pur, aux secrets sacrifices qui s’imposent dans le silence de la solitude de fervents religieux !… Les voix de la terre n’ont jamais redit leur nom, mais celles du ciel l’ont plusieurs fois répété.

Par suite des derniers événements, la paix du ménage se troubla, les injures, les querelles, les avaries de toute espèce arrivèrent comme des conséquences nécessaires. La Diablesse, qui jusqu’alors, avait rempli sa charge avec une activité digne d’éloges, ne voulut plus continuer son concours. La légende prétend que s’étant assise un jour à l’ombre d’un châtaignier, elle s’oublia à contempler le Veinazès, à admirer la magnificence de la vallée, sur laquelle les bénédictions du ciel semblent être descendues. Elle avait le sentiment poétique, à ce qu’il paraît. Peut-être encore cherchait-elle à lire dans l’avenir et à culbuter d’avance les actions pieuses et charitables qui vaudraient à ses habitants les joies et les récompenses célestes.

Quoiqu’il en soit, la société fut dissoute désormais, parce que le Diable, furieux, se serait oublié jusqu’à frapper brutalement sa moitié, coupable de négligence et de paresse.

Abandonné à lui-même, l’esprit de malice ne se décourage pas ; l’insuccès rend inventif ; deux fois il a échoué dans ses desseins de vengeance, peut-être réussira-il dans l’exécution d’une troisième entreprise. Toujours est-il qu’il n’a rien de moins que l’intention d’inonder le Veinazès et de détruire dans un nouveau déluge tous ses habitants qui refusent de reconnaître son autorité et de se soumettre à ses lois. C’est un lac immense qui doit maintenant remplacer la ville condamnée à mourir avant d’exister. Il saura détourner l’Auze et le ruisseau de Coffinhac, ouvrir et fermer les écluses jusqu’à extinction finale de la dernière âme vivante.

En conséquence, un jour qu’il faisait provision de sable pour fermer la chaussée du lac, le vent du midi soufflait avec violence, le sable qu’il portait l’aveuglait et il s’égara. Ayant rencontré une femme de Junhac, probablement la petite bergère de Peyre, il lui demanda s’il était loin de Montsalvy. Celle-ci plus maligne que sa bisaïeule, Madame Adam, reconnut Satan à ses cornes et à ses pieds fourchus ; soupçonnant ses desseins, elle lui jeta sa chaîne dont la croix en argent émaillée le mit en fuite, et onques nul le vit dans le pays. »

Carte postale - Fonds BC-Musée du Veinazès

Trois variantes peuvent compléter cette légende.

Dans son « Guide de l’Auvergne Mystérieuse », Annette Lauras-Pourrat indique, dans les lieux liés aux diableries, que « près du village de Peyre ( 5 km Ouest de Montsalvy) l’étonnante muraille cyclopéenne de basalte est appelée Le mur du Diable. On parle beaucoup du diable dans la région : quand Dieu eut créé l’Auvergne, il donna au Malin la permission d’y fonder trois villes : Rapatou – c’était le nom du démon – grimpa donc sur un rocher au dessus de Roussy. Là, il s’arracha trois poils et souffla dessus. L’un d’eux se posa à l’emplacement de Laroquebrou. Un autre, à celui de Maurs. Et le troisième à Montsalvy. Le diable en s’en allant, laissa derrière lui une telle odeur que la paroisse prit le nom de Roussy. »

Carte postale (détail) - Fonds BC-Musée du Veinazès

En 1988, dans « Contes, légendes et recettes de la Châtaigneraie », Henri Coste de Labesserette la raconte ainsi :

« Mécontent des gens de Junhac, le diable voulait les punir. Afin de les enfermer, il ramassa des pierres et les mit dans son tablier. Alors qu’il passait au-dessus de Junhac, une jeune fille l’aperçut et, prise de peur, elle fit un signe de croix. Alors, toutes les pierres tombèrent du tablier et s’alignèrent de façon impeccable. Le diable disparut et les habitants échappèrent à la prison. »

Sandrine Malvezin (Junhac) a recueilli une variante auprès de son grand-père :

« Cela s’est passé il y a très longtemps…

Le diable venant à passer dans le Veinazès, décida de créer un grand lac en bâtissant une digue à travers l’Auze. Il commença par entasser des roches pour bâtir son mur. Sa femme était chargée de préparer le mortier pour assurer l’étanchéité. Pour faire ce mortier, il fallait de l’eau. Elle allait la chercher au ruisseau de Lasplanques avec un tamis (en occitan « curbel »). Bien sûr, l’eau s’était écoulée avant d’arriver à Peyre. Après plusieurs autres essais infructueux, Rapatou, le diable, renonça à son projet.

De rage, il arracha trois poils de ses cheveux. La légende veut que l’un de ces cheveux soit allé à Maurs, un autre à Saint-Mamet et le dernier à Montsalvy. Aujourd’hui, ce mur inachevé s’appelle « le rocher du diable. »

Le Rocher du Diable en 2011 - Cliché Jean-Paul Bonhuil - MDV.

Sources consultées :

Collège de Montsalvy (Collectif), Contes, légendes et recettes de la Châtaigneraie, 1988.

Annette Lauras-Pourrat, Guide de l'Auvergne Mystérieuse, coll. "Les Guides noirs", Tchou Editeur, 1973.

Abbé Figeac, journal La Croix du Cantal, 1909, Archives départementales du Cantal.

Abbé Georges Muratet, Notice historique sur Montsalvy, sur son église et son monastère, Aurillac, 1844.

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